Paradoxe, suite, et fin
Paradoxe, suite, et fin

Paradoxe, suite, et fin

Photo d’illustration : Coline Sentenac.

« Je ne me rappelle plus quand la relation est devenue abusive. » Ni comment. On se rappelle rarement ces choses-là, d’une relation. Peut-être l’était-elle depuis le début. Quelqu’un que j’ai rencontré entre-temps – j’ai envie de l’appeler un ami, parce que ces mots, au moment où il les disait, étaient ceux d’un ami, mais dans la mesure où on s’est vus trois fois je vais éviter (#PrivateJokeSVVD) – m’a dit qu’aucune relation ne dégénérait, qu’on ne faisait que réussir à se raconter, pendant plus ou moins longtemps, qu’elles nous convenaient, jusqu’au jour où on était bien obligé d’admettre que ce n’était pas le cas.

La vérité c’est que j’ai envie d’être quelqu’un qui croit en les gens. J’en ai tellement envie que je suis capable de me sentir coupable – oui, coupable ! – quand ceux-ci me déçoivent. Enfin, ce n’est pas tout à fait exact. J’en étais capable, et c’est bien suffisant. Le problème c’est que je n’ai pas encore appris la demi-mesure, et lorsque je suis déçue, c’est forcément de très haut que je tombe.

Mais, chaque fois qu’on tombe, on apprend quelque chose.

Quelqu’un m’a dit il y a des années que, si les gens se lassaient de moi, c’était que je n’étais pas fichue d’admettre quand je ne voulais plus d’eux. L’ironie de cette réplique c’est qu’elle ne l’a pas dispensée d’en devenir une application. Ça n’en est pas moins vrai. C’est ainsi que je me suis enfermée dans des schémas devenus dysfonctionnels, année après année. C’est parfois comme si je considérais que je devais au passé sa propre perpétuation. Mais non. La seule chose que je dois au passé, c’est le souvenir, pour en tirer des enseignements, sinon à quoi bon ?

Écureuil me dit qu’elle admire le corollaire positif de cette partie-là de moi, qu’elle ne m’a jamais vue ne pas aller jusqu’au bout d’une tâche que je m’étais assignée. « Do you know what my greatest quality is? », je demande à Stephen, « Stubbornness. » « Of course you were going for that one », me dit-il, mi-figue mi-raisin. Il sait. Il sait que ma force cache le germe de mon autodestruction, comme toutes les forces. D’ailleurs, Écureuil se reprend tout de suite, inquiète de me pousser, par ce compliment, à m’obstiner encore davantage dans des projets et des liens qui n’en valent pas la peine. Je la rassure. Je suis en train d’apprendre. Pas à renoncer, mais à mieux voir ce qui mérite ou non mes forces.

Quand je discutais avec Pauline il y a seulement quelques semaines, je lui ai dit beaucoup de choses, et parmi celles-ci : « J’ai besoin, pour me laisser approcher, de bien plus de temps que la grande majorité des autres n’en ont à m’accorder ». C’est juste qu’on ne s’en rend pas compte, parce que beaucoup de choses qui font partie de la sphère intime de la majorité n’en sont pas pour moi, et vice-versa. Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles je défends aussi vigoureusement le caractère intrinsèquement personnel de la sphère intime, par opposition à l’espèce de norme sociale qu’on essaie d’en faire, dans L’Art de la Pose. J’ai décidé de l’appeler ainsi et non « mon livre », car « mon livre » sous-entendrait qu’il restera le seul. Et ça n’arrivera pas, ça. Oh que non.

Un jour j’ai décidé d’arrêter de me laisser marcher dessus. D’arrêter de laisser aux autres l’espace de le faire et, d’implicitement leur en donner l’autorisation. De me lever. D’arrêter de permettre ça. Parce que c’est ce que je fais. Et cest tout ce qu’il y a à faire en vérité. Il n’y a jamais eu besoin de plus. Cest vrai dans le travail. Cest vrai dans les relations abusives. Cest vrai en politique.

Si on permet aux choses d’arriver, il y a de grandes chances qu’elles se produisent.

Évidemment, cest plus confortable de se convaincre qu’on vit dans un monde régi par la théorie de la pensée créatrice. Que les gens sont fondamentalement gentils et bienveillants, que si on n’estpas dans une dynamique d’écrasement, il n’y a aucune raison pour qu’ils nous écrasent. Qu’ils laisseront à chacun•e la place dont ielle a besoin, tout en prenant ce dont elleux-même auront besoin. Mais le truc cest qu’en fait si l’autogestion et l’empathie étaient autre chose que des actes volontaires et qui demandent des efforts on n’aurait pas une société comme celle-ci.

C‘était être naïve que de s’attendre à ce que les gens fassent preuve d’honnêteté intellectuelle, d’ouverture, de bienveillance et de franchise. Pire : cest de la fainéantise. Cest nier ce qui se passe autour de soi tous les jours et considérer qu’on a miraculeusement su passer à travers les mailles du filet parce qu’on est tellement spéciale. Bien sûr qu’à force de m’excuser d’exister les gens vont finir par me le reprocher, me reprocher d’avoir trop de confiance en moi alors que j’en remplis à peine un dé à coudre. Bien sûr qu’à force de croire, et dire, que tout est ma faute les gens vont sauter sur l’occasion et le décider eux aussi. Cest normal. Cest de l’appel d’air. À force de laisser cette possibilité, les gens finissent par la prendre. Ça, cest ma responsabilité. Seulement voilà, pour me marcher dessus il ne suffit pas de moi couchée par terre, il faut quelqu’un pour y mettre ses chaussures.

Alors, je me suis levée. Ils m’ont punie, bien sûr. Pourquoi ne l’auraient-ils pas fait ? Ils en avaient eu le droit pendant si longtemps.

Mais j’ai mauvais caractère en plus d’être obstinée.

Je crois que c’est juste que j’avais décidé que je ne serais plus une survivante, et que pourtant, j’ai encore dû survivre. À plein de choses. Dont une bonne part que je me suis infligées à moi-même, en y repensant. Pas directement, mais en les acceptant dans ma vie. Pour beaucoup, par ego. J’étais tellement persuadée d’être forte maintenant, que je pouvais tout gérer, que je savais « aller mieux », que j’avais oublié que pour appliquer ce savoir il fallait déjà aller mal. Je ne voulais plus être une survivante parce que j’avais décidé qu’il était temps de vivre. Mais peut-être que la survie fait partie de la vie. Est-ce qu’il y a des moyens d’apprendre sans tomber ? En tout cas, je ne vois pas de moyen de vivre sans continuer à grandir, et donc à apprendre. « Même les survivants se les gèlent quand la température descend en-dessous de moins quinze », m’a dit Anaël pour m’inciter à prendre soin de moi. Est-ce qu’on peut faire fonctionner ces deux identités-là ensemble, même si je reste persuadée qu’il faut vivre et ensuite s’occuper de survivre ? Parfois la vie est bizarre. Elle résiste à la logique propositionnelle.

Ce matin, en arrivant à l’Opéra pour la dernière journée de répétition avant la Générale, j’ai levé la tête, et j’ai regardé le bâtiment – Bastille, pas Garnier -, et un de ces sourires s’est invité sur mon visage, un de ces sourires irrépressibles qu’on reconnaît facilement de l’intérieur parce qu’ils convoquent des muscles dont vous ne connaissez pas l’existence à moins qu’ils ne se contractent d’eux-même, un de ceux qui vous remplissent et qui vous élèvent tout à la fois. « Oh, te voilà », je me dis en pressant le pas. C’est pas cassé, alors. Bien sûr que c’est pas cassé. C’est jamais cassé, à moins qu’on le décide, et même là, ça se répare tout seul. C’est opiniâtre, la vie, et j’en sais quelque chose. Même quand vous êtes là à lui compliquer la tâche elle trouve toujours son chemin.

Et puis, bon. C’est beau d’avoir un peu confiance en soi, mais la Résistance peut même utiliser cette chose-là pour faire ses ravages, ou plutôt son patient travail de sape.

Ce que votre confiance en vous dit, et que vous pouvez écouter sans trop de risques : Tu peux faire ça. Tu as le droit de le faire. Tu as le droit d’être heureu•x•se, de communiquer tes émotions, de parler à haute voix. Tu n’es pas moins légitime qu’un•e autre. Tu es capable, et si tu ne l’es pas, tu es en capacité d’apprendre. Tu vaux le coup. (Il arrive que des chats sauvages le disent aussi, et vous pouvez les écouter eux aussi.)

En revanche, si votre confiance en vous devient un prétexte pour vous consacrer aux projets / confort / bien-être des autres plutôt qu’aux vôtres propres, c’est probablement un camouflage, assez habile au demeurant, de votre Résistance.

Plus j’écoute Alexandre Astier parler de sa façon de travailler, plus je m’y retrouve. Seul, en fait. Pas par nécessité, mais pour éviter qu’on ne vienne l’emmerder. Seulement, si porter ses propres projets seul•e est difficile, mais faisable, on ne peut pas porter le projet de quelqu’un d’autre, et encore moins ce quelqu’un en plus, encore moins malgré ce quelqu’un. J’ai dû l’apprendre cette année encore. Deux fois. Deux. Putain. De fois. À la suite. N’apprendras-tu jamais, Florence Rivières ?

Vous savez ce•tte ami•e que vous voyez perclus de potentiel, dont vous vous dites qu’il ne lui manquerait qu’un peu de confiance en soi, que s’ielle n’a jamais fini un de ses projets – un livre, une série, un site web – c’est parce qu’ielle n’a jamais été épaulé•e correctement, or vous, vous l’avez été, épaulé•e – vous l’avez forcément été, même Alexandre Astier, et vous vous dites que si vous l’avez été, vous devez renvoyer l’ascenseur. Parfois c’est une bonne chose. Parfois c’est la porte ouverte à essayer de soutenir un truc trop gros pour vous, pas à cause de la taille du truc – mais parce que la personne que vous essayez d’aider n’est pas prête à être aidée, et qu’elle vous jettera de petits cailloux par-dessus sans que vous y preniez garde. Et parce que ce n’est pas votre appel. Si vous devez vous justifier en plus de deux phrases à vous-même le soin que vous prenez de ce projet, c’est peut-être que ce n’est pas lui qui devrait avoir la priorité dans votre vie. Et ce qui ne devrait jamais avoir la priorité dans votre vie, ce sont les maux des autres, en tout cas ceux des autres qui n’ont pas envie de s’en occuper eux-mêmes. On ne peut ni écrire leur histoire pour eux, ni les forcer à écrire. On peut abattre tout le travail qu’on veut pour leur ouvrir le chemin ; en dernière instance, c’est leur travail de l’emprunter.

Comme le dit Pressfield, le meilleur moyen que vous ayez de rendre service à ces personnes coincées dans leur procrastination et leurs doutes, c’est peut-être de vous occuper de la vôtre, de Résistance. La leur, c’est leur responsabilité. On ne peut pas mener les projets des autres à bien sans eux, même si ces projets étaient des projets communs de prime abord. Si votre partenaire n’est pas prêt•e à écrire, ielle n’écrira pas. S’ielle fonctionne dans l’affrontement et non dans la coopération… la seule personne qui peut lae changer, c’est ielle-même. Tout ce que vous pouvez faire, c’est planter des graines et espérer qu’elles germeront.

« Parfois c’est si difficile d’entendre le bruit de mes propres pas. Que ferais-je des tiens ? » Un renard n’est pas une clé. Il n’est pas un miroir, ni une infirmière. Il n’est pas là pour sauver les autres.

Peut-être que, si quelqu’un prend trop de place dans ma vie, il se peut que j’en prenne trop dans la sienne à force de vouloir bien faire ? Et même si, moi partie, ielle n’ouvre pas ses ailes, pourquoi est-ce que je m’empêcherais d’ouvrir les miennes ?

Je vous parlerai de l’Opéra, un peu plus tard, quand ce sera fini. C’est promis.

•••

Je profite de cet article pour vous montrer des visuels et photos de tournage de Paradoxe, qui n’ira pas au-delà de son épisode 4 pour cette exacte raison : je peux soutenir les gens, mais pas les porter malgré eux. Mais les photos de mon amie Samantha Meglioli sont belles, et méritent mieux que l’oubli au fond d’un disque dur. La bonne nouvelle que je peux partager avec vous, c’est que j’ai eu une excellente occasion de m’améliorer en montage toute la fin de l’année, et que les épisodes tournés sont partis en post-prod il y a déjà trois semaines, après beaucoup de coups de poing sur mon bureau. Littéralement, je veux dire. L’équipe sait ce que j’ai enduré et le soulagement que ça a été de passer le bébé à Eudes, Gautier et Aurélien.

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