Ce qu’il nous faut (Écrire)

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« The hardest part is not the writing itself », écrit Steven Pressfield dans Turning Pro. « The hardest part is to sit down to do the work. »

Des tas de gens tiquent quand je leur fais cette citation. Pour eux, elle ne peut pas être vraie parce qu’elle implique qu’écrire est une affaire de travail et non d’inspiration et de talent. Ce qui, by the way, est la position que je défends depuis des années sur toutes les formes d’art auxquelles j’ai pu toucher, pose comprise.

À un moment, dans mon livre, j’explique comment, lors d’une séance photo vraiment particulière pour moi, j’ai pu m’abstraire de l’environnement qui me distrayait pour retrouver mon centre interne, me reconcentrer et y aller, et à quel point j’ai été contente du résultat. Ce qui compte, ce n’est pas comment j’ai fait, c’est de l’avoir fait. C’est de m’être autorisée à le faire.

Trop souvent, je vois des gens, et moi incluse, ne pas s’autoriser à aller chercher ce qu’il leur faut pour se concentrer, se refocaliser. ils attendent d’être au bon endroit dans leur esprit mais ne font pas en sorte d’y aller, comme si y être ou non était une sorte de fatalité qu’il nous fallait simplement saisir. Comme s’il y avait des jours avec et des jours sans, et rien que rien d’autre que ce paramètre extérieur ne conditionnait le fait de pouvoir ou non donner le meilleur de nos capacités. Fas est. Fas non est. Et puis c’est tout.

Alors qu’on a parfaitement les moyens de transformer le non faste en faste si on le décide, on peut fournir un travail génial même si on vit le pire jour de notre vie, et même qu’en psychologie ça porte un nom, ça s’appelle la sublimation. Seulement voilà, on préfère rester assis à côté de la porte qui mène à ce qu’on a envie de faire par peur de déranger, pour ne pas faire de vagues.

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C’est un autoportrait d’il y a deux ans mais je suis retombée dessus ce soir alors tant pis pour vous.

Et puis un jour j’ai décidé que zut. Que c’était ok de savoir et d’affirmer ce dont on avait besoin, et surtout, que c’était ok de le prendre.

C’est ok si vous sentez qu’une playlist particulière vous aiderait à entrer dans la séance photo en cours.

C’est ok si vous dites au photographe qu’au contraire la playlist en cours vous empêche de vous concentrer.

C’est ok si vous avez besoin de faire régulièrement des séries de grimaces pour détendre votre visage, c’est ok si vous baillez alors que vous ne vous ennuyez pas. Je fais ça tout le temps, et quand les gens se vexent, je leur explique que c’est la façon qu’a mon corps de marquer les étapes quand je me détends. C’est ok de demander à la coiffeuse et au maquilleur s’ils peuvent baisser d’un ton. C’est ok de manger un croissant vegan parce que vous sentez que vous avez faim.

Je n’ai pas dit de transformer la séance photo en pique-nique ou en partie de roi du silence. J’ai dit que c’était ok de respecter vos besoins.

Photo : Andy Julia - Robe : Clara Maeda

Photo : Andy Julia – Robe : Clara Maeda

Prenez ça du point de vue des conséquences.

Si je suis occupée à ignorer mon sentiment de faim alors que je pourrais consacrer cette énergie et cette attention à mon jeu et alors qu’il y a une boulangerie au coin de la rue, c’est un peu dommage. Si je lutte contre l’influence des sons extérieurs alors que j’aurais pu les stopper ou même les remplacer par quelque chose qui m’aurait aidée à entrer plus profondément encore dans la séance, c’est pareil, ce n’est pas très malin. Et ce n’est pas votre photographe qui me contredira sur ce point.

« Cette séance aurait pu être mieux mais il y avait ce tube des années 80 affreux qui passait et m’empêchait de me concentrer. » On a vu mieux comme excuse.

Nous ne pouvons pas tout contrôler mais sérieusement, arrêtons de nous priver d’ajuster des choses sur lesquelles nous pourrions avoir un impact parce que nous voulons être polis.

Je parle de pose parce que c’est ce que je pratique depuis le plus longtemps, parce que je me sens plus légitime à vous parler de ça que de l’écriture ou de la broderie au crochet, mais c’est la même chose.

Personnellement, j’ai besoin de travailler ailleurs que chez moi, de me rendre à pieds à l’endroit où je travaille en écoutant de la musique, de me construire une bulle contre l’extérieur en écoutant de la musique – une certaine musique selon ce que j’écris, non pas pour m’influencer mais parce que certaines musiques m’aident à rester focalisée, et qu’à l’inverse certains écrits n’ont pas besoin de ça et peuvent s’en passer -, et donc, je travaille habituellement dans des cafés, parfois bruyants, mais d’autres fois on peut être seulement deux dans la pièce mais je mettrai quand même la musique dans un casque et non sur les haut-parleurs au risque de passer pour un freak. Je me fais du thé pur que je réinfuse dans de la céramique. J’ai besoin de rituels et donc les serveurs du bar qui me sert de bureau le plus souvent ne me demandent même plus ce que je veux boire. Parfois je peux avoir quelqu’un d’autre qui travaille à côté de moi mais la plupart du temps je préfère être vraiment seule au milieu de la foule et donc je prends le risque que des personnes que j’apprécie se sentent rejetées, qu’elles se disent que je ne veux pas passer du temps avec elles. C’est faux. C’est juste que parfois je suis plus efficace en passant du temps avec moi.

Mais ce n’est pas grave. Elles s’habitueront.

Et ce qui est drôle avec ce dont on a besoin, c’est que c’est soumis à évolution et fluctuation. J’ai besoin de choses bien différentes de quand j’étais plus jeune. Et, si j’ai surtout besoin d’être seule pour écrire, certaines fois je vais avoir besoin de tout l’inverse. Et c’est ok ça aussi. Bien sûr que c’est inconfortable pour les autres de ne pas pouvoir vous prédire à l’avance sans marge d’erreur possible. Mais bon, ça, c’est la vie, et ça s’appelle intéragir avec d’autres êtres humains.

Quand à accepter de dire « Non, je ne peux pas parce que j’ai décidé d’écrire / de préparer le moodboard de ma prochaine séance photo / de répéter / de faire une nouvelle écharpe en crochets, et j’ai besoin d’être seule pour le faire » sans craindre de contrarier votre entourage, ça s’appelle créer les conditions de sa propre réussite.

Quand j’étais en train d’écrire L’art de la pose, à un moment donné j’ai eu besoin que ça devienne une question de vie ou de mort, et j’ai eu besoin de protection, et ensuite j’ai eu besoin d’un bon coup de pied aux fesses. Je suis allée chercher ce dernier à deux endroits, je l’ai obtenu aux deux endroits. Dans le premier cas, j’ai demandé directement ce qu’il me fallait – « Donne-moi un bon coup de pieds aux fesses pour m’aider à avancer, s’il te plaît » -, dans le second, je me suis placée à l’endroit où je savais que le coup finirait par arriver. Si les deux techniques fonctionnent, on gagne habituellement beaucoup de temps et d’énergie en utilisant la seconde et en acceptant de demander directement les choses. Ça n’a pas le charme du mystère, mais bon.

Vous voulez jouer au golf ou jouer au con ?

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